STRUCTURE MENTALE des Vietnamiens traditionnels

PIERE HUARD & MAURICE DURAND
École Française d’Extrême Orient, Hanoi 1954

      Le système éducatif que nous allons schématiser a donné au Viêtnam, à la Corée et au Japon une culture chinoise, comme un enseignement séculaire avait étendu aux différents pays d’Europe occidentale une culture latine. Mais derrière cette civilisation savante, perpétuée par les moyens oraux et écrits habituels de diffusion de la pensée, existe, aux deux extrémités de l’Eurasie, un substrat très ancien et très homogène constitué par des éléments culturels non élaborés intellectuellement. C’est la civilisation populaire traditionnelle sur laquelle a insisté A. Varagnac dont la transmission vécue s’oppose à la transmission orale-écrite de la culture savante ou religieuse. Elle a apporté jusqu’à nos jours l’écho ultime de la grande révolution néolithique. Elle a perpétué des rythmes de vie et des modes d’action qui apparentaient les Proio-Viêtnamiens aux Malais et, plus encore au Sud, aux Hovas de Madagascar.

     Cette mentalité pré-chinoise (dont les dents noircies sont le symbole tangible) est encore mal connue. Elle échappe à l’analyse bien qu’elle confère à la mentalité nationale une partie de son originalité. Nous ne pouvons que la signaler ici.

I.  Le système éducatif

     Le garçon se rendait à l’école à six ans. Il offrait à son maître un coq qui était sacrifié à Confucius. C’était la cérémonie de « l’ouverture de l’intelligence ».

A. Programmes

     De huit à quinze ans, soit chez un maître privé, soit dans une école communale, la copie, la récitation et le commentaire des textes classiques connus sous le nom de Petite Étude (tiểu-học) constituaient la seule matière de l’enseignement. Les manuels de base, depuis environ l’an mil, étaient le Livre de la Piété filiale (Hiếu-kinh) et surtout le Livre des trois caractères (Tam tự kinh) dont les premières lignes sont caractéristiques : la nature de l’homme est essentiellement bonne; [84] tous les hommes à l’origine sont les mêmes; seule l’éducation les rend différents (Nhân chi sơ, tính bản thiện). En viêtnamien : Người đời trong buổi ngây thơ , Tính-tình vốn dĩ thiện-từ như nhau. En français : « Dans le commencement de l’homme, sa nature par essence est bonne ».

     Vers l’âge de quinze ans, un examen éliminatoire (hạch) donnait à l’élève le titre de thi-sinh (candidat aux concours triennaux) et lui permettait d’affronter les épreuves. Alors commençait la Grande Étude (đại-học) ou Enseignement supérieur, centré sur la connaissance des quatre livres canoniques et des cinq livres sacrés :

    Les quatre livres canoniques (tứ thư) sont le Đại-học (Grande Étude), le Luận-ngữ (Paroles discutées), le Mạnh-tử (Livre de Mencius) et le Trung-dung (Juste et invariable milieu). La liste des cinq livres sacrés (ngũ-kinh) est la suivante : le Kinh thi (Livre de poésie) ; le Kinh-thư (Livre d’histoire) ; le Kinh dịch (Livre des mutations) ; le Kinh lễ (Livre des rites) et le Kinh Xuân Thu (Printemps et Automnes). On étudiait encore les philosophes postérieurs à Confucius, tels que Mencius et Lao-Tseu , les historiens , les poètes (parmi lesquels plus d’un souverain chinois ou viêtnamien), et les romans historiques. Les romans d’imagination et les contes satiriques, signés le plus souvent d’un pseudonyme, étaient considérés comme un genre léger, indigne de l’enseignement supérieur.

B. Concours

     Vers vingt-cinq ans, au plus tôt, souvent vers quarante ans, son bagage littéraire étant considéré comme complet, l’étudiant affrontait les épreuves du concours provincial (thi hương) qui avaient lieu dans une enceinte spéciale, le camp des lettrés (trường thi). Les derniers concours qui eurent lieu à Hanoi en 1876 et 187g attirèrent en moyenne six mille candidats. Sur soixantequinze reçus , les cinquante derniers furent nommés tú-tài (talent fleuri, bachelier) et les vingt-cinq premiers cử-nhân (homme qui s’élève, licencié). Les licenciés pouvaient ensuite se présenter au concours général (thi-hội) et, en cas de succès, au concours royal (thi-đình) et devenir ainsi docteurs de a 2e classe (phó bảng) et docteurs de 1er classe (tiến-sĩ).

     Ces concours étaient la copie de ceux dont la forme classique était codifiée en Chine depuis 622. Mais la sélection des fonctionnaires sur un programme de connaissances essentiellement littéraires est très ancienne et remonte peut-être au 1er siècle av. J.C. Ce système paraît être spécifiquement asiatique puisque le premier examen universitaire oral européen ne remonte pas au-delà de 1219 et le premier examen écrit se situe à 1702 (Ssu Yü-têng).

     Le système des concours qui s’est répandu au XIXe siècle dans une partie de l’Europe grâce aux sinophiles franco-anglais du XVIII siècle apparaît donc comme le transfert tardif d’une vieille conception chinoise alors en décadence. Elle a eu l’immense mérite de faire de la culture humaniste et de la valeur morale le critère essentiel de la valeur d’un homme d’état et de réaliser le fameux souhait de Platon : « Tant que la puissance politique et la philosophie ne se [85] rencontreront pas chez le même sujet, les cités ne verront pas la fin de leurs maux ni, je crois, l’espèce humaines”.

C. Technique de l’enseignement

    L’enseignement était donné entièrement en caractères chinois dont les tons déclamés, la morphologie, le groupement et le rythme qu’ils imposaient, les allusions et les allégories qu’ils suggéraient, les oppositions et les rapprochements qu’ils établissaient, frappaient fortement la mémoire des élèves. Imbus de l’inestimable prix des quatre choses précieuses (tứ bảo) : l’encrier, l’encre, le papier et les pinceaux, ils s’appliquaient à apprendre par coeur les passages célèbres des auteurs classiques et à reproduire fidèlement les commentaires dont ils avaient été l’objet. Par leur aptitude à user de réminiscences et de citations, ils renonçaient à toute pensée personnelle pour ne s’exprimer qu’au travers de la pensée des maîtres, dans la forme classée comme la plus élégante.

     La place éminente du maître (thầy giáo) dans la conception confucéenne est donnée par la place qu’il occupe dans les tứ-đại, les quatre grands : Ciel, Roi, Professeur, Père, ou dans la triologie : quân, sư, phụ : Roi, Professeur, Père. Ce dernier passait donc après le professeur. Les élèves lui devaient un grand respect. Il formaient des associations dites hội đồng-môn pour venir en aide matériellement et moralement à leurs professeurs, souvent très mal rétribués.

D. But de l’enseignement

    Bien différent de l’enseignement occidental actuel qui est une instruction extravertie, l’enseignement sino-viêtnamien était essentiellement éducatif et introverti. Il inculquait d’abord aux enfants le souci du perfectionnement d’eux-mêmes. L’ambition de tout Sino-Viêtnamien était de mériter le titre de quân-tử (chinois kiun-tseu), c’est-à-dire d’honnête homme et de gentleman, et d’échapper au terme de tiểu-nhân (chinois siao-jen), c’est-à-dire d’homme vulgaire, qui cherche avec égoïsme son propre avantage en toutes choses.

    La philosophie confucéenne oppose fortement le quân-tử au tiểu-nhân, indépendamment de toute idée de classe sociale. Le premier, c’est le sage, c’est-à-dire l’homme bon et généreux qui fait prédominer le sentiment de la dignité sur celui des intérêts et quelquefois même de l’équité. Il est, en plus, constant dans ses sentiments. Cette constance, différente de la constance occidentale, se dit en sino-viêtnamien trước-sau (après comme avant). Pour rester conséquent avec soi-même, le sage doit s’abstenir de haïr ce qu’il a aimé et de nuire à ceux pour qui il a autrefois été bon. De même, il doit réaliser toutes les conséquences et toutes les promesses qui se dégagent implicitement et explicitement des actes et des attitudes qu’il a une fois prises. Il ne se laisse aller ni au ressentiment, ni à la rancune. Son désir est de faire prédominer le sentiment de sa dignité sur la défense de ses intérêts apparents et même sur la recherche de la stricte justice (Nguyễn-văn-Vĩnh).

    Le monde extérieur n’était pas encore une simple matière docile aux fins humaines. Il était rempli de divinités et de principes. La conception du [86] Juste Milieu, trung-dung (chinois tchong-yong), enseignait aux enfants que, par l’équilibre interne et externe, l’homme devait relier l’harmonie parfaite ae ses actions à l’ordre éternel de l’Univers (St. Lokuang). Comme pour les quatre séries, chrétienne, musulmane, indienne et chinoise du moyen âge eurasien, le cosmos n’avait aucune valeur en soi ; si faible soit-elle, l’idée que l’homme se faisait de la Nature avait pour lui beaucoup plus de réalité et d’intérêt que les choses elles-mêmes. Ce qui importait au-delà de la phénoménalité des objets, c’était de rechercher leur signification transcendante par rapport aux mythes cosmologiques admis. De simples raisonnements par analogie, une interprétation symbolique des rapports macro-microcosmiques permettaient un travail de subordination et de classification des choses suivant des normes arbitraires mais considérées comme essentielles. L’ensemble des connaissances humaines formait un tout sans discontinuité. C’était le climat des Sommes et des Miroirs qui dispensaient des catalogues d’opinions et de citations et résultaient de l’existence d’une scholastique chinoise, ayant évolué parallèlement à la scholastique hindoue et à la scholastique occidentale médiévale.

    Malgré des différences fondamentales, elles aboutissaient toutes trois à des exercices intellectuels, enrichissant certains esprits vigoureux mais persuadant à des ergoteurs sans originalité qu’ils font refleurir l’Age d’Or.

    Malgré ses défauts, les principes et les résultats de l’éducation classique étaient loin d’être négligeables. Us prouvaient qu’au Vietnam, comme en Occident, il existait une façon intellectuelle de vivre et d’avoir des loisirs qui donnait aux hommes une véritable culture et variait, moins qu’on aurait pu le penser, d’une extrémité de l’Eurasie à l’autre.

NOTES :
◊  Source:  PIERE HUARD & MAURICE DURAND. Connaissance du Vietnam, p.83-90. Paris, Imprimerie Nationale. École Française d’Extrême Orient, Hanoi 1954.
◊  Les images sont réalisés par le BAN TU THƯ – thanhdiavietnamhoc.com

BAN TU THƯ
09 /2022