RELIGION – Indochine Française

   Dans l’ensemble de l’Indochine, la religion dominante est le bouddhisme, auquel s’ajoute une forte influence du confucianisme chinois. Chaque pays possède son association bouddhiste, avec parfois des sections provinciales: les tentatives de fédérer ces structures n’aboutissent pas. En 1937, l’Association bouddhiste du Tonkin revendique deux mille bonzes et bonzesses, auxquels s’ajoutent dix mille adhérents ; celle de l’Annam en revendique trois mille. Les organisations bouddhistes du Vietnam n’ont pas davantage d’unité politique: la majorité sont apolitiques, mais certaines, notamment en Cochinchine, sont considérées comme pro-françaises, tandis que d’autres accueillent des bonzes « patriotes »1. Au Cambodge et au Laos, le bouddhisme theravāda, très présent dans la population, a le statut de religion officielle et constitue un important facteur de cohésion sociale. Par ailleurs, différents rites existent en Indochine, où le culte des « génies » locaux se mélange volontiers au bouddhisme2.

   On trouve également en Indochine une population musulmane, qui se compose principalement de l’ethnie cham, mais aussi des musulmans indiens ainsi que d’un petit nombre d’immigrés malais. Cette minorité, estimée en 1941 à 100.000 personnes environ, se retrouve principalement au Cambodge, au Sud de l’Annam et en Cochinchine3.

   L’Indochine connaît par ailleurs, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des troubles liés à des sectes ou à des sociétés secrètes d’inspiration religieuse, volontiers millénaristes et messianistes, notamment dans le delta du Mékong, souvent guidées par des leaders charismatiques qui mobilisent les paysans à l’aide de pratiques magiques : plusieurs soulèvements de ce type doivent être réprimés dans les pays vietnamiens4.

   Au Laos, les Français s’appuient sur le clergé bouddhiste pour détacher culturellement le pays du Siam: deux instituts bouddhiques sont fondés, à Vientiane et à Luang Prabang, respectivement en 1931 et 1932. L’administration coloniale vise ainsi à susciter une tradition bouddhique propre au Laos, qui serait affranchie de l’influence siamoise. C’est dans cette même logique qu’est entreprise la réhabilitation du temple Vat Sisakhet5.

  Au Cambodge, la vie religieuse connaît la même stabilité que la vie politique: le sangha, protégé par le roi, s’aligne comme la monarchie sur les intérêts des Français13. Comme au Laos, l’administration coloniale utilise le biais de la religion pour affaiblir l’influence culturelle et politique du Siam; c’est notamment pour détourner le clergé cambodgien des stages qu’il effectuait jusque-là au Siam que le gouverneur PIERRE PASQUIER crée, en 1930, l’Institut bouddhique de Phnom Penh6. Malgré l’utilité qu’ils trouvent au clergé bouddhiste, les Français ont tendance, au Cambodge et au Laos, à se méfier du sangha qui apporte aux populations des valeurs alternatives au système colonial. Au Cambodge, le clergé bouddhiste est, comme en Thaïlande, divisé en deux ordres, le DHAMMAYUTTIKA NIKAYA et le MAHA NIKAYA, ce qui porte en germe de futures divisions politiques: le DHAMMAYUTTIKA étant lié à la famille royale et plus largement à l’élite, le MAHA NIKAYA, plus nombreux, tend en effet à attirer des moines nourrissant des sentiments antimonarchiques7.

  Pendant la période coloniale, le catholicisme continue de s’implanter, notamment au Vietnam. Les missions catholiques – surtout les Missions étrangères de Paris, très actives – obtiennent de nombreuses conversions, surtout au Tonkin, touchant environ 10 % de la population indigène. Les Missions étrangères de Paris sont notamment présentes dans le vicariat apostolique de Cochinchine occidentale et le vicariat apostolique du Tonkin. En 1931, on recense 1.300.000 Vietnamiens catholiques, sur 15 millions d’habitants. Le Cambodge compte à la même époque environ 74.000 catholiques, tandis que le Laos, moins touché par l’évangélisation, en compte 18.964. Outre la masse de fidèles, la communauté catholique se distingue par l’importance croissante du clergé indigène, majoritaire par rapport au clergé d’origine européenne (1062 prêtres et 3129 religieuses en 1931). Au cours des années 1930, trois Annamites accèdent à la dignité d’évêques, parmi lesquels NGÔ ĐÌNH THỤC, frère du futur président sud-vietnamien NGÔ ĐÌNH DIỆM1. Malgré la laïcité de rigueur sous le régime républicain en France, les autorités coloniales s’accommodent très bien de l’influence du clergé catholique car la diffusion du christianisme, en affaiblissant les rites traditionnels, sert l’influence française8.

  Pendant l’entre-deux-guerres, de nouvelles religions apparaissent et connaissent un succès rapide, particulièrement en Cochinchine, région frontalière propice aux acculturations. Il s’agit d’un phénomène qui concerne essentiellement le Vietnam, où la dissociation entre la monarchie et la nation a entraîné un profond bouleversement culturel, facteur d’apparition de nouvelles croyances. Le Cambodge et le Laos conservent au contraire leur homogénéité religieuse, le bouddhisme demeurant largement dominant1. Le plus important parmi ces nouveaux cultes est le caodaïsme, qui naît en 1926 en tant que cercle ésotérique au sein d’une association spiritiste animée par des notables cochinchinois, puis devient une religion syncrétique mélangeant croyances occidentales et asiatiques dans une synthèse parfois à la limite du « bric-à-brac »14. Il s’agit à l’origine d’une religion de propriétaires fonciers et de bourgeois fonctionnaires, la classe supérieure indigène trouvant dans cette nouvelle croyance un moyen de s’affirmer culturellement face aux Français. Mais le caodaïsme prône également des relations sociales nouvelles, ce qui lui permet de pénétrer dans le monde paysan; il compte bientôt des centaines de milliers de fidèles, guidés par son « pape » PHAM CONG TAC. Le caodaïsme attire un certain nombre de membres du Parti constitutionnaliste. Le développement de cette religion suscite bientôt l’inquiétude des autorités coloniales : la répression dont fait alors l’objet le caodaïsme lui vaut un surcroît de prestige et d’influence dans la population. Dans le même temps, elle pousse le mouvement à choisir l’indépendantisme et l’alliance avec le Japon. Une partie des caodaïstes soutiennent le prince CƯỜNG ĐỂ. En 1938, le caodaïsme compte environ 300.000 fidèles en Cochinchine, où son organisation constitue alors un véritable « État dans l’État »1,8,9,11.

   D’autres « sectes » naissent pendant l’entre-deux-guerres, comme le Bình Xuyên, apparu dans les années 1920 et qui tient plus de l’organisation criminelle comparable aux triades chinoises que de la véritable association religieuse. Plus tardive – elle apparaît à la fin des années 1930 – la secte Hòa Hảo naît, comme le caodaïsme, en Cochinchine, où elle est fondée par un jeune thaumaturge, HUỲNH PHÚ SỔ. Ce dernier, surnommé par les Français le « bonze fou », attire de nombreux fidèles par ses prédictions apocalyptiques, sa doctrine inspirée du bouddhisme et ses appels à la résistance contre la colonisation. Profitant à la fois du contexte politique troublé des années 1930 et de la faiblesse de l’encadrement confucéen dans les campagnes, la religion Hòa Hảo est à la fois un courant mystique et une organisation communautaire vouée au défrichement des terres vierges1,12.

REMARQUES:
1:  Brocheux et Hémery 2004, p. 236-239.
2:  Brocheux et Hémery 2004, p. 199.
3:  Marcel Ner, « Les Musulmans de l’Indochine française », Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient, années 1941, no 1, p. 151-202.

4:  Brocheux et Hémery 2004, p. 284.
5:  Pholsena 2011, p. 54.
6:  Brocheux et Hémery 2004, p. 224.
7:  Chandler 2011, p. 157-160.
8:  Montagnon 2016, p. 197-198.

9:  Dalloz 1987, p. 27.
10:  (en) Ellen J. Hammer, The Struggle for Indo-China 1940-1955, Stanford University Press, 1967, p. 78-79.
11:  Dalloz 1987, p. 149-151.
12:  Montagnon 2016, p. 211-213.
13:  Chandler 2011, p. 134-136.
14: Dans la doctrine caodaïste, des références confucéenne et taoïstes voisinent en effet avec des influences chrétiennes et avec l’invocation d’esprits « exotiques » comme ceux de Jésus-Christ, Jeanne d’Arc, Périclès, Mahomet ou Victor Hugo.

BAN TU THU
08 /2020

NOTES:
◊  Source:  Wikipedia.
◊  Les impressions, les italiques et l’image typique en ton sepia au debut de l’article ont été defini par BAN TU THU – thanhdiavietnamhoc.com.