HUIT JOURS d’Ambassade à HUE (Royaume d’Annam) – Partie 1

par M. BROSSARD DE CORBIGNY1,
Lieutenant de vaisseau, attacré a la mission.

   Le royaume d’Annam, un des plus anciens États de l’Asie orientale, est situé entre les onzième et vingt-troisième degrés de latitude nord, le long de la côte est de l’Indo-Chine. Avant notre conquête de Saigon, trois régions bien distinctes étaient rangées sous la domination de Hué, alors comme aujourd’hui capitale du royaume annamite. C’étaient: au nord, le Tong-kin; au milieu, la moyenne Cochinchine; et au sud, le Nam-ki, Gia-ding ou basse Cochinchine, dont nous venons (avril 1875) d’être reconnus par le roi d’Annam légitimes possesseurs.

   De ces trois provinces primitives, le Tong-kin et la moyenne Cochinchine restent seuls au roi actuel, à TU-DUC, qui ne peut désormais faire valoir au­cun titre à la reprise de notre belle colonie de l’Ex­trême Orient. La moyenne Cochinchine a toujours passé pour le plus pauvre des trois pays; elle n’a ja­mais pris l’essor qu’une sage administration et le commerce européen ont déjà donné à nos provinces du sud et donneront avant peu à la vallée du nord, au Tong-kin, lorsque bientôt nous y aurons établi les premières bases d’une administration sommaire. C’est dans la région moyenne, resserrée contre la mer par une chaîne de montagnes boisées, visibles à vingt-cinq lieues du rivage, que se trouve Hué, la caitale fortifiée des Annamites. Quelques petites rivières descendant des montage se jettent trop vite à la mer pour avoir le temps de fertiliser l’étroite région, et l’une d’elles baigne en passant les murs de la citadelle, et de là va se jeter à Tuan-an, dans les sables de la mer.

   Quant au Tong-kin, sa configuration géographique, plus analogue à celle de certaines provinces de la basse Cochinchine, lui permet de compter sur un ave­nir commercial de quelque importance; le Hong-kiang ou fleuve Rouge qui l’arrose vient du Yunan, province chinoise limitrophe, riche en minerais divers, et le fleuve amènera sans doute un jour jusqu’à la mer ces précieux produits d’exportation. Dans son delta, le Hong-kiang enserre un pays plus plat, plus cultivable que la région de Hué, et ce pays fournissait jadis, avec la basse Cochinchine, non-seulement tout le riz néces­saire aux Annamites, mais encore le chargement de nombreux navires expédiés un peu partout dans la mer de Chine.

   Depuis l’occupation française, le commerce s’est ac­cru considérablement dans notre colonie; le Tong-kin peut espérer de son côté un développement aussi ra­pide, s’il se met franchement en relation avec l’Eu­rope; mais un tel résultat exigerait, de la part du gouvernement de Hué, d’abord un changement com­plet d’idées sur le compte des barbares de l’Occident; ensuite, des sacrifices d’argent qu’il est incapable de faire. Le désordre, la faiblesse, l’impuissance, ont en­vahi cette belle contrée, et ne font que s’accroître par la présence des bandes de pillards chinois, qui, reje tés hors de leur pays, sont venus audacieusement occu­per plusieurs points fortifiés de la vallée du fleuve Rouge. La crainte de ces envahisseurs a surtout pous­sé TU-DUC à conclure avec nous le traité d’alliance fait à Saïgon au mois de mars 1874 et échangé récem­ment à Hué même.

   L’amiral DUPERRÉ2, alors gouverneur de la Cochin­chine française, délégua ses pouvoirs de plénipoten­tiaire à une ambassade nommée par lui dans le per­sonnel de la colonie3, et chargea ces envoyés de la très-rare mission de pénétrer jusqu’auprès du roi TU-DUC4, pour lui remettre, au milieu des solennités de la cour annamite, l’exemplaire du traité d’abord, puis, en audience solennelle, les insignes du grand cordon de la Légion d’honneur et les cadeaux de notre gouvernement.

  Une fois seulement, en 1863, des ambassadeurs français, l’amiral BONNARD5 et sa suite, furent admis à l’audience du roi dans des circonstances semblables; avant cette date, il faudrait remonter à l’aïeul de TU-DUC pour retrouver à cette cour, si peu ouverte aux étrangers, une réception d’ambassadeurs européens.

   Avant de parler des rites de la cour actuelle, disons en peu de mots quelles furent les premières relations du vieux royaume d’Annam avec les barbares d’Occident, presque toujours des Français.

  Vers 1600, quelques missionnaires vinrent débar­quer en Cochinchine; c’était alors un royaume plus étendu qu’aujourd’hui, et déjà maintes vicissitudes avaient tantôt élargi, tantôt resserré ses fron­tières. Ses voisins du Cambodge et de Siam dans l’ouest, de la Chine dans le nord, avaient souvent lut­té contre lui, laissant presque toujours l’avantage aux armes annamites. Pourtant, à cette époque, malgré ces guerres, un certain commerce se faisait sur les côtes avec le Japon, la Chine et quelques rares navires d’Eu­rope. Dans le principe, tout se passa bien entre les Annamites et les nouveaux prédicateurs d’Occident; mais, plus tard, les autorités indigènes, voyant les rapides progrès des idées nouvelles, entrèrent dans la phase des persécutions, triste période qui doit être considérée comme fermée aujourd’hui, si les Annamites respectent à la lettre les clauses du nouveau traité6.

   Malgré cet esprit généralement hostile aux propa­gateurs de la religion chrétienne, certains d’entre eux reçurent, par intervalles, des preuves d’amitié réelle des princes régnants, de GIA-LONG7 surtout, le plus il­lustre de tous dans l’histoire annamite, et célèbre dans les annales des missions, par son attachement con­stant pour l’un des prélats de cette même religion si suspecte à ses prédécesseurs. C’est vers 1780 que vi­vait, près du roi, Mgr PIGNAUX8, évêque in partibus d’ADRAN9. Il mourut vers 1797, et GIA-LONG consacra son chagrin par un monument funéraire bien connu des habitants de Saigon. Nous dirons tout à l’heure comment le roi GIA-LONG était redevable à l’évêque d’ADRAN de la couronne, de la tranquillité et de la prospérité de son peuple.

   Aujourd’hui encore, malgré les événements tout ré­cents du Tong-kin, où des chrétiens ont été mis à mort en représailles d’une révolution malheureuse, le chef de la mission de Hué, Mgr SOHIER10, a su, par son caractère sincère et par sa profonde connaissance du pays, changer l’ancienne haine du roi en estime réelle, en prévenances même. Mgr SOHIER, pendant que notre marine portait la guerre en Cochinchine à quel­ques lieues de Hué, voyait sa tête mise à prix par le roi ou, comme on dit, l’empereur TU-DUC. Obligé de fuir dans les bois, les chrétiens ne l’abandonnèrent pas, et le sauvèrent de la mort jusqu’au jour où il put, grâce au traité de 1863, reparaître en pleine lumière aux côtés de l’amiral BONNARD, à la stupéfaction générale des Annamites, qui le tenaient pour mort depuis long­temps. Dès lors tranquille au milieu de ses ouailles, il a pu conquérir tout à fait la confiance du souverain; il traduit souvent les papiers d’État, éclaire TU-DUC de ses conseils, et aurait déjà amené le roi à venir causer à la mission des sciences de l’Occident, si les mandarins, jaloux de son influence, n’eussent opposé à Sa Majesté le veto des Rites.

   D’autres exemples plus anciens pourraient être ci­tés, et prouveraient que si, d’un côté, les lois sociales et religieuses des Annamites entretiennent chez eux la haine de nos croyances et l’aversion pour nos idées, d’autre part, plusieurs missionnaires ont su par leur prudence acquérir une influence réelle dans les con­seils de ces rois ombrageux.

   TU-DUC se souvient sans doute, par moments, que vers 1780 son aïeul GIA-LONG, poursuivi par des com­pétiteurs victorieux, trouva asile chez l’évêque d’ADRAN, traqué lui-même de toutes parts et fuyant les côtes d’Annam. C’est alors que l’évêque vient en France deman­der à LOUIS XVI11 l’appui de nos armes, pour rétablir sur le trône le prince dépossédé, et fut assez heureux pour obtenir des trou­pes, des navires et de l’argent.

  En échange de ces secours, GIA-LONG, s’il réussissait à ressaisir sa couronne, devait donner à la Fran­ce le port de Tourane et l’île de Poulo-Condor (1787). Après une traversée déjà longue, l’expédi­tion relâcha dans l’Inde, où les troupes furent requises pour ré­sister aux Anglais, contre lesquels nous luttions alors dans le but de reconquérir la glorieuse influence de DUPLEIX12. L’expédition allait se trouver démontée; mais, en compensation, le gouverneur de l’Inde autorisait quatre des officiers les plus distingués de la colonie à continuer avec l’évêque sa périlleuse entreprise. C’est ainsi que MM. CHAIGNEAU13 et VANNIER14, lieutenants de vaisseau, DAYOT15, ingénieur hydrographe, et OLLIVIER16, of­ficier du génie, arrivèrent en Cochinchine à la suite de Mgr PIGNAUX. Ils se mirent aussitôt à l’œuvre, formant des soldats, fortifiant des places à la Vauban17, construisant des navires de guerre et levant les cartes du pays; ils arrivèrent ainsi par leur intelligente acti­vité, et presque sans moyens, à mettre en peu de temps entre les mains de GIA-LONG des forces telles, qu’il put bientôt reconquérir son trône. Plus tard ils construi­sirent la citadelle de Hué et plusieurs autres, firent des chantiers de marine, levèrent les cartes des côtes encore employées aujourd’hui, lancèrent enfin le pays dans une voie toute nouvelle. Deux d’entre eux se ma rièrent à la cour du roi.

   Voici la traduction du brevet élevant l’un de ces hardis civilisateurs (M. VANNIER14) au rang de haut di­gnitaire du royaume :

« Le chef de l’armée du Milieu, commandant le navire d’airain orné d’un aigle aux ailes déployées, délégué royal, instructeur des gens du Roi, nommé NGUYEN-VAN-CHAU14 (Vannier), a traversé les mers par son courage. Il subju­gue la tempête par son génie, occasionne la rencontre du Dragon avec les nues (source du bien). Il gouverne un na­vire comme un écuyer son cheval, excelle et domine par ses grands mérites.

   « Il convient de répandre largement les récompenses et de l’élever à la dignité de Châu-chân-vô-hầu (maître re­nommé dans l’art militaire).

   « Il commande un navire, fait exécuter ses ordres à l’ar­mée navale, et arrive, par un mélange de bonté et de sévé­rité, à une excellente discipline. Son habileté militaire ré­clame la promptitude d’exécution. Il est convenable que son mérite s’accroisse et qu’il occupe ces fonctions. De cette manière, sa renommée ne périra pas.

« Que ce brevet soit respecté.
« Sous le règne de GIA-LONG,
1re année, 11e mois, 12e jour (1802). »

    Sur le grand cachet rouge est écrit :

  « L’apposition de ce cachet très-précieux indique un ordre royal pro­mulgué. »

   Après un règne florissant, GIA-LONG meurt (1820), laissant la couronne à son fils MINH-MANG17; les persécutions contre les chré­tiens recommencent alors, et obli­gent même les Français venus au secours de son père à quitter le pays. Peu d’années après, son fils THIÊU-TRI18 lui succède (1842); sous ce règne les per­sécutions continuent, et plus tard encore, sous le règue de TU-DUC, monté sur le trône en 1847. C’est donc sous le roi actuel que commencent les représailles de la France et de l’Espagne, et la conquête qui s’en­suit, terminée en 1867, aboutit au traité d’aujour­d’hui, par lequel l’Annam nous abandonne définitive­ment les six provinces de la basse Cochinchine.

… en suite dans la partie 2 …

VOIR EN SUITE:
◊  Huit jours d’ambassade à Hue (Royaume d’Annam) – Partie 2.

NOTES:
1: … mis à jour …
3: La mission se composait de MM. le baron BROSSARD DE CORBIGNY, capitaine de vaisseau, envoyé extraordinaire; REGNAULT DE PRÉMESNIL, capitaine de frégate, deuxième envoyé; BROSSARD DE CORBIGNY et BTOUET, lieutenants de vaisseau, attachés, PRIOUX, offi­cier d’infanterie de marine, interprète annamite et traducteur de chinois; BA-THUONG, PHU (préfet) de Saïgon, lettré de la colonie; NICOLAS, interprète indigène.

   L’escorte, composée de dix matelots et de vingt-cinq soldats d’infanterie de marine, était commandée par MM. JUIN, enseigne de vaisseau, et BORDES, lieutenant d’infanterie de marine.

6:  Il y est dit, en effet, que les chrétiens seront considérés comme les autres indigènes, pourront occuper des positions officiel les, et que les évêques circuleront dans le royaume s’ils sont pourvus de papiers en règle.

14: M. VANNIER, après trente-six ans de séjour en Cochinchine, rentrait en France avec sa femme (une Annamite chrétienne de haute naissance) et ses enfants, à Lorient, son port de départ, où demeure encore aujourd’hui sa famille.

15:  … mis à jour …

BAN TU THƯ
Édité – 08 /2020

NOTES:
◊  Source: Quote Le Tour du Monde, Ithaca, New York: Cornell University Library, 1878.
◊  Image typique au début de l’article – l’Antilope franchissant la barre de Hue – Dessin de TH. WEBER (Source: Le Tour du Monde, Ithaca, New York: Cornell University Library, 1878) – est converti en colour sépia par BAN TU THU.